• Chapitre 11 : Le Chemin de l'Éveil

     

    Si une brume épaisse enveloppait encore confortablement le haut de la montagne, le soleil quant à lui avait envahi tout l'intérieur des terres affirmant haut et fort que le jour était bel et bien levé. Au cœur de ce que l'on pouvait appeler un petit village, les enfants avaient longé le cours d'eau jusqu'à la cascade où ce dernier puisait sa source. D'ailleurs, ils restèrent là, sans voix, face au spectacle qui s'était offert à eux. Entre la mélodie issue de la chute d'eau et la farandole de couleurs nées du mariage entre soleil et lac, l'endroit avait des airs de paradis. Ce ne fut que quelques minutes plus tard qu'on les fit entrer dans une grande bâtisse construite au pied de la cascade.

    Après avoir parcouru un long corridor assez étroit où la tapisserie au teint rouge sombre témoignait d'un âge avancé, le petit groupe fut accueilli dans un salon. Ce qui était certains c'est que la pièce ne manquait pas de confort. Long canapé d'angle en cuir noir recouvert de cousins moelleux, table basse présentant une tripotée de livres et de jeux pour tous les âges, télévision à écran plat avec home cinéma et petit feu de cheminée crapotant quelques bulles de fumée de temps à autres. L'espace était idéal pour attendre et c'est justement ce que leur demanda Ginger avant de s'éclipser en compagnie de l'homme qui les avait accueilli. On leur servit au préalable un verre de jus d'orange puis Zoé, Léo et Aaron furent tous les trois délaissés.

    - Qu'est-ce que tu crois qu'on va faire ici ? Demanda Léo qui s'était déjà lancé dans la découverte de toutes les choses laissées à leur disposition.

    Plus en retrait, Aaron observait la pièce avec suspicion tout en tenant sa petite sœur qui s'était blottie contre lui. Il faut dire qu'avec tout ce que la pauvre avait vécu, elle était complètement apeurée. C'est simple : Elle n'avait pas prononcé un mot depuis leur départ de la maison familiale. Comme si elle était victime d'un de ces chocs psychologiques trop intenses causant un trouble de la parole. L'entraînant avec elle, notre adolescent se décida à aller s’asseoir sur le long fauteuil. Zoé s'allongea aussitôt et posa sa tête sur les cuisses de son frère.

    - Je n'en sais rien. Je ne suis même pas sûr de comprendre ce qui nous est arrivé jusqu'à maintenant.

    - Moi je pense que l'on va habiter là maintenant.

    - Sûrement pas ! Contesta Aaron qui espérait rentrer chez lui dès que possible.

    - Mais si, ils ont dit qu'on était en sécurité ici. Donc je pense qu'ils vont vouloir que l'on reste ici.

    - Et bien ils peuvent toujours espérer.

    Plus l'échange entre les enfants avança, plus les répliques du jeune Durtsam se firent avec voracité. Cet emportement créa la surprise chez Léo qui en laissa tomber le paquet de cartes dont il venait de se saisir. Ce fut un petit geste de sa sœur, une simple main posée sur la sienne, qui stoppa Aaron dans son élan d'agressivité. Un lourd silence s'installa alors dans ce lieu pourtant si proche d'un cocon chaleureux. Et si Léo reprit ses activités en ne prononçant plus le moindre mot, Aaron alluma le téléviseur pour l'aider à penser à autre chose.

    Une bonne demi heure s'écoula avant que quelqu'un ne daigne se montrer devant le trio qui avait respecté jusque là un silence religieux. Trois jeunes femmes aux tenues blanches identiques se placèrent alors devant eux avec bienveillance et volupté, avant que celle du milieu ne fasse un pas en avant et ne prenne la parole.

    - Il est temps pour vous de rencontrer Nôrmahra. Lui seul vous conduira vers la lumière pour éclairer votre destinée. Veuillez nous suivre !

    La voix douce et mélodieuse de la demoiselle obligea l'attention des enfants qui ne cherchèrent même pas à discuter. Telles des pantins envoûtés, ils suivirent les trois inconnues en restant toutefois anxieux sur ce qui les attendait. Zoé ne cessait de s'accrocher à son frère telle une sangsue. Le petit groupe longea un nouveau couloir aussi étroit que celui de l'entrée. Ils avancèrent jusqu'à descendre un escalier en colimaçon interminable. La dernière marche les déposa face à une galerie souterraine creusée à même la roche dont la seule décoration était les torches qui éclairaient l'endroit et les tentures fixées au mur par de gros pics de fer forgé. Ces dernières étaient de couleurs diverses et variées, représentant pour la plupart des sortes d'affrontements et plus précisément des batailles de guerre... Les scènes n'étaient pas vraiment joviales.

    - C'est ici que nos chemins se séparent. Prenez ce sentier les garçons et n'ayez crainte car au bout vous y trouverez le trésor qui sommeille en vous.

    Abandonnant l'observation attentive qu'il faisait sur la dernière tenture à sa droite, tenture qui affichait clairement un jeune garçon étranglant la tête d'un monstre possédant un corps composé uniquement d'une fumée noire jaillissant d'une fissure dans le sol, Aaron regarda le sentier dont la jeune femme venait de lui parler. Étroit, sombre et sinueux, avouons le, il ne donnait pas vraiment l'envie de s'y engouffrer. D'autant que de l'autre côté de la galerie se trouvait une porte dissimulée derrière une statut de pierre que l'adolescent avait de suite remarqué. Mais ce ne fut pas ce qui l'intrigua en premier lieu. Non le fait que la femme ait dit « Les garçons » avait fait naître une inquiétude pour sa sœur.

    - Et Zoé ?

    - Rassure toi, elle restera avec nous tout au long de votre entretien. Tu l'as retrouvera plus tard je t'en fais la promesse.

    - Je... D'accord !

    C'était infernal. Aaron avait beau détester l'idée de devoir à nouveau abandonner sa sœur, quelque chose en lui refusait de contredire le discours de son interlocutrice. Elle avait ce petit quelque chose dans les yeux et dans la voix qui virevoltait comme par magie jusqu'à lui pour l’enivrer et se répercuter tels des ricochets dans tout son être. Et puis ce rictus qui gonflait ses pommettes pour en faire ressortir son côté poupée adorable était tout bonnement imparable. Il venait donc d'accepter cette condition sans vraiment le vouloir et regarda sa sœur partir avec les trois femmes, l'air perdu et apeuré.

    - Qui tu crois que c'est Nôrmahra ? Une femme ? Un homme ? Le chef de la ville ?

    - Je n'en sais rien. Tout ce que je sais c'est qu'on va vite aller le voir pour sortir de là dès que possible. Je ne compte pas abandonner ma sœur longtemps.

    - A mon avis, c'est un magicien comme Elyas. Peut-être même qu'il est plus fort que lui. Je suis sûr qu'il a une longue barbe comme les grand magiciens. Du genre Merlin l'enchanteur !

    - Oui oui c'est ça tu as raison. Aller suis moi il faut qu'on avance.

    Le jeune Durtsam n'avait vraiment pas envie de perdre du temps avec des absurdités infantiles. Laissant rêver le plus jeune, il s'aventura le premier dans le sentier en plissant les yeux pour tenter de s'adapter à la noirceur qui les accueillit. Il ne fallut pas plus d'une minute pour que la lumière des torches ne leur soit plus d'aucune aide. Le noir n'était pas complet mais restait fort oppressant. A tel point, qu'Aaron sentit la main de Léo se cramponner à son T-Shirt. Le petiot avait bien du courage de surmonter tout cela sans même pleurnicher. Peu d'enfant de son âge aurait eu le cran qu'il avait. Même Aaron se demanda si il aurait eu l'audace de faire tout ce qu'il faisait. L'ambiance environnante était si obscure que les peurs et les angoisses s'accentuaient sans que personne en est le contrôle. Le moindre petit bruit, le moindre petit craquement de la roche était amplifié par la caverne. Ne pas savoir ce qu'il en était réellement jouait alors le rôle de repas pour l'ange de la peur qui s'amusait sadiquement avec la nervosité des deux petits aventuriers. Pour se rassurer et se rattacher à la réalité, Aaron avait gardé sa main en contact constant avec la paroi. Ainsi, même si le sentier dans la galerie était exigu, il était sûr et certains de la direction à suivre.

    - Aaron ? Tu crois qu'on y est presque ?

    - Je ne sais pas.

    - Mais tu crois qu'on arrive bientôt ?

    - Je ne sais pas je te dis. Je suis comme toi, je ne vois pas dans le noir. Tu aurais du rester là bas si tu as peur.

    - J'ai pas peur.

    - Ah bon ? Et tu peux me dire pourquoi tu me tiens alors ?

    - Je...

    - Chut !

    - Mais je...

    - Chuttt j'ai dit ! J'ai entendu un bruit.

    Le voile du silence se déposa sur les deux têtes blondes. Ils laissèrent s'écouler quelques secondes avant que le bruit perçu ne se fasse entendre à nouveau. Un bruit métallique, une sorte de cliquetis provenant sans doute d'une machine. Oui il s'agissait certainement d'un mécanisme car le bruit se répéta à un rythme constant. Mais qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Le pire c'est qu'à force de se concentrer dessus, Aaron était persuadé que le bruit venait précisément de sous leur pied. Ce n'était pas possible. Le noir lui faisait sans doute perdre toute orientation. Seulement, lorsque les entre-chocs de métal se firent brusquement plus rapide, il n'y avait plus de doute possible.

    - Aaron... Tremblota la voix de Léo qui se demanda alors ce qui était entrain de se passer.

    Mais l’aîné n'eut le temps de ne rien dire. Le sol se déroba soudainement les obligeant à chuter sans avoir le temps d'échapper au piège. Dans un dernier réflexe, Aaron parvint in-extremis à s'accrocher aux rebords tandis que la main de Léo, toujours cramponnée à son maillot, le tira vers le bas par ses gesticulations apeurées. Luttant pour ne pas lâcher, l'adolescent tenta un coup d'oeil en bas mais malheureusement une fois encore, les ténèbres dominaient les lieux.

    - Léo ! Léo calme toi et essaye de grimper sur moi.

    - Je... je... je ne peux pas... je glisse.

    A bout de force, le gamin de neuf ans ne put tenir guère longtemps face à une telle situation catastrophe. Le tissu du vêtement glissa irrémédiablement le long de ses doigts pour finir par l'abandonner à son triste sort. Dans un cri d'horreur mêlé à celui d'Aaron, Léo sombra dans les abysses. Enfin c'est ce qui aurait du arriver si la main tendue de l'adolescent n'avait pas rattrapé le bras de son acolyte. Le geste était honorable et les yeux larmoyants de Léo prouvèrent qu'il en était reconnaissant. Seulement, une simple main pour maintenir deux corps dans le vide n'était pas chose facile, surtout pour un enfant de quatorze ans. L'attitude héroïque d'Aaron se transforma alors bien vite en erreur de jeunesse qui allait très vite les mener vers la mort. Ses muscles se crispèrent, ses doigts se raidirent, son visage caricatura la souffrance qu'il avait face à son impuissance. Puis l'inévitable fut : Il lâcha à son tour la prise, les entraînant tous les deux dans une chute au destin tragique.

    La chute parut interminable. Si interminable qu'Aaron eut l'impression à un moment de flotter dans les airs. Les cris du départ s'étaient interrompus comme si la mort avait déjà gagné leur corps et n'attendait plus que leurs os se brisent sur le sol. Mais tout cela n'était que subterfuge car l'adolescent sentit brusquement une force étrange le retenir dans sa descente infernale. Comme si une immense main invisible venait de l'accueillir avec délicatesse. Le vent s’atténua attestant du ralentissement dont il était la cible. Puis soudain, ses pieds touchèrent à nouveau le sol.

    - Léo ? Léo ? Tu es là ?

    - Ouiii... Qu'est-ce qu'il s'est passé ? émit la voix faiblarde du plus jeune.

    - Je n'en sais rien.

    A ces mots, des torches s'embrasèrent comme par magie juste à côté d'eux pour enfin permettre à leur vue de reprendre pleine possession de leurs moyens. La réaction d'Aaron fut aussitôt de lever la tête pour regarder le passage par lequel ils étaient arrivés. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il vit son propre visage se refléter sur une substance similaire à de l'eau qui restait fixée au plafond. Qu'est-ce que cela pouvait-il être ? Était-il vraiment arrivé par là ? Curieux, il tendit le bras le plus haut possible, se mit même sur la pointe de pieds. Malheureusement, il était trop petit pour avoir accès à cette paroi étrange.

    - Aaron, je crois qu'on doit passer par là !

    La voix de Léo s'était élevée pour remettre l'adolescent sur le droit chemin. Il chercha son acolyte dans cet espèce de petit sanctuaire dans lequel ils avaient été envoyés. Et il le vit, là, à côté de deux magnifiques statues représentant deux guerriers aux armes acérées. Au milieu de ces dernières, un socle en verre qui s'illuminait d'une lueur blanche était présent et semblait n'attendre que la venue d'une chose à mettre en évidence. Rejoignant Léo d'un pas calme, Aaron observa les sculptures d'un œil intrigué.

    - Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?

    - Bah cet écriteau sur le mur.

    En effet, trop encré dans son idée de percevoir le moindre nouveau piège, Aaron n'avait pas vu la plaque dorée qui avait été incrustée au mur. Sur cette dernière on pouvait y lire un message disant que les élus devaient se présenter un à un sur le Socle de l’Éveil. Voilà qui était bien étrange encore. A quoi devaient-ils s'attendre cette fois-ci ? Après une chute dans le néant, Aaron se préparait à tout. Il n'avait pas confiance. Pas confiance en cet écriteau. Pas confiance en ce lieu. Pas confiance en ce monde qui n'était pas le sien. Seulement, son inquiétude n'était pas vraiment partagée par Léo qui monta sans plus attendre sur le socle qui se mit à briller davantage.

    - Non !!! Descends de là ! Hurla Aaron en tendant une main vers lui.

    Seulement, il était déjà trop tard. Dans un éclair aveuglant, le petit garçon venait de disparaître ne laissant qu'un socle vide derrière lui. Un socle qui n'émettait plus aucune lueur. N'écoutant que son cœur, le jeune Durtsam voulut le rejoindre aussitôt et sauta sur le socle en attendant d'être à son tour frappé par la foudre. Il attendit. Attendit encore. Et cela dura quelques secondes qui furent bientôt une minute. Mais pourquoi cela ne fonctionnait-il pas avec lui ? Victime d'une vague d'énervement, Aaron se mit alors à sautiller sur la plate-forme de verre qui ne répondit pourtant pas à ses espoirs. Pire ! Dans son agitation, il loupa de peu le rebord et chuta sur le sol. Accusant la douleur, le souffle court, il préféra rester par terre et se mit alors dos au mur pour tenter de maîtriser toutes ces émotions qui le malmenaient. Inquiétude, colère, angoisse... La vie est parfois bien difficile à surmonter, surtout lorsque l'on se retrouve seul. Genoux repliés, bras enroulés autour, Aaron espérait que tout allait bien pour son jeune ami.

    Il resta dans cette position une dizaine de minutes à ressasser ses doutes et ses peurs. C'est alors, que le socle se remit à briller avec intensité. Il n'aurait su comment l'expliquer, toutefois Aaron était persuadé que son tour était venu. C'est simple de toute façon : l'écriteau disait bien qu'il fallait se présentait l'un après l'autre. Avalant difficilement sa salive, il se releva en frottant ses mains sur son pantalon. D'une démarche hésitante, il avança jusqu'à la plaque de verre puis hésita quelques secondes avant de poser le pied dessus. La lueur s'intensifia comme pour Léo et dans un nouvel éclair Aaron fut le second à disparaître pour une destination inconnue...

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :